Cadmos est né.
Ou plutôt il renaît.
Dans l'Antiquité,
Cadmos, plus et mieux que le nom d'un héros, devint le nom d'un
peuple qui, en s'installant dans les plaines de Béotie, se fondit
progressivement dans le creuset de la culture grecque. Pour beaucoup,
il ne s'agit là que d'un fait divers comme l'Histoire en connaît
tant. Ainsi peut-on toujours honorer la mémoire des Cadméens
en rappelant qu'ils introduisirent en Grèce l'écriture
ou encore le travail des métaux. Toutefois, s'il s'agit là
d'éléments civilisateurs importants, tous s'intègrent
parfaitement dans la perspective d'une dynamique universelle de brassages
de population, phénomène considéré comme
le moteur des échanges culturels depuis l'aube de l'Humanité.
Dans un tel contexte, le développement des civilisations dont
l'Histoire retrace l'évolution ne serait que le fruit combiné
d'une imitation d'un savoir importé et de son perfectionnement.
La mythologie, elle, nous dit autre chose. Écoutons-là.
Entre Cadmos et les Grecs, il y va avant tout d'une, et peut-être
de deux histoires d'amour : d'un amour interdit entre Zeus et Io, la
divinité cadméenne ancestrale, mais également de
l'union secrète entre Zeus et Sémélé, la
propre fille de Cadmos. Dans les deux cas, il est question d'une union
illégitime, aussi conséquente que sévèrement
condamnée et même punie par Héra, la compagne de
Zeus. Et dans les deux cas, les amours portèrent leur fruit.
Io enfanta un fils, Epaphos. C'est probablement à cause de son
pouvoir subversif que ce fils fut caché et séquestré
par Héra. Epaphos finit toutefois par lui échapper. Il
s'enfuit pour devenir, sous d'autres cieux, une divinité fort
aimée. Le fils de Sémélé, Dionysos, connut
un tout autre destin. C'est lui qui métamorphosera le visage
de la Grèce, confirmant ainsi la crainte d'un panthéon
désireux de maintenir en place les valeurs culturelles locales.
Cadmos est donc tout autre chose que l'histoire d'un vase communicant
entre ceux qui apportent un savoir et ceux qui le reçoivent,
fussent-ce pour le perfectionner. Avec lui, c'est la dimension créative,
et non plus simplement imitative, de l'humanité qui est en jeu.
C'est l'histoire d'un miracle, comme peut l'être un enfant né
d'une histoire d'amour.
Et c'est justement cette histoire d'amour entre cultures que nous entendons
faire revivre ici. Pour laisser Cadmos renaître, il faut avant
tout renoncer à la fixité absolue d'un repère culturel
comme à la fière assurance qui l'accompagne. Il faut donc
autant remettre en question un docte savoir jaloux de son exclusivité,
que résister à la tentation de se spécialiser dans
sa dénonciation et sa critique systématique. En effet,
d'un côté comme de l'autre, il ne se dégage qu'une
autosatisfaction dont aucune histoire d'amour ne peut naître.
Il y a presque 3000 ans, Cadmos représentait déjà
le substrat d'une féconde rencontre entre la culture grecque,
c'est-à-dire européenne, et la culture cadméenne,
c'est-à-dire hébraïque. Ce sont ses lointains filleuls
qui, après s'être maintes fois entrecroisés, se
rencontrent aujourd'hui dans cette revue. Mais l'ambition de Cadmos
ne se limite pas à faire revivre un tel échange. Ce sont
les idées les plus diverses que nous comptons ici accueillir.
Du moins celles qui, en n'ayant pas la prétention de clore le
dialogue, se montreront potentiellement fécondes.
Ce que Cadmos nous enseigne, c'est qu'une culture, curieuse de ce qu'elle
n'est pas, est une création en perpétuelle métamorphose,
et qu'elle ne saurait se limiter à la somme des influences étrangères,
fussent-elles localement perfectionnées. Et pourtant ! Comme
cette idée est loin, aujourd'hui encore, d'être par tous
reconnue !
C'est pourquoi Cadmos est aujourd'hui devenu une revue. Conçue
par rubrique, celle-ci entend laisser place à la diversité
thématique des approches. Ainsi y trouvera-t-on régulièrement
des propos d'historiens, d'hommes curieux de la chose politique, de
scientifiques, de philosophes, de littéraires, mais également
des témoignages d'artistes.
Notre premier numéro nous rapportera à la chose même
: l'histoire. Ainsi, les études ci-dessous présentées
témoignent de la diversité culturelle et thématique
des approches qui nous est chère. Or si l'histoire peut être
en question, c'est que, loin d'une quelconque neutralité objective
ou "scientifique", la façon dont nous l'écrivons
témoignent de la conception que nous en avons, comme de ce que
nous voulons transmettre. Chacun des auteurs que nous publions ici s'est
confronté, à chaque fois singulièrement, à
cette difficulté. De l'étude consacrée à
l'histoire des "Phéniciens", à celle interrogeant
la formation de la biologie ou à celle questionnant une prétendue
histoire de l'art, pour n'en mentionner que quelques-unes, toutes renvoient
l'histoire à elle-même, comme question. Qu'engage-t-elle
de nous-même ? Comment l'écrivons-nous ? Quelle importance
lui conférer ? Et c'est encore et toujours ces mêmes questions
qui inquiètent la narration des poètes ici publiés.
Lecteur qui tient en
main cette revue : prends patience et réjouis-toi avec elle !